Vertu ou vertige ? Propos d'un environnementaliste iconoclaste face aux limites de la réglementation durable.


La montée des préoccupations environnementales a conduit à une prolifération de réglementations encadrant les activités industrielles et commerciales, notamment en Europe. Parmi ces initiatives, la Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD), adoptée par l'Union européenne le 14 décembre 2022, incarnait une ambition louable : harmoniser et renforcer les obligations de transparence des entreprises en matière de durabilité.

Une voix iconoclaste s'élève pourtant parmi les environnementalistes eux-mêmes : et si cette réglementation, en voulant trop bien faire, devenait contre-productive ? La question n'est plus théorique. En moins de trois ans, l'Union européenne est passée de l'ambition maximale au reflux organisé — et cette trajectoire mérite d'être analysée pour ce qu'elle dit de notre capacité collective à tenir une politique environnementale exigeante.

Phase 1 : l'hypocrisie de l'externalisation de la pollution

Depuis les années 1990, la part de l'industrie dans le PIB européen a considérablement diminué. Ce déclin s'explique en grande partie par une désindustrialisation, dont les causes sont multiples — coûts salariaux, coûts de l'énergie, structure de la demande — et parmi lesquelles les normes environnementales ont joué un rôle réel, quoique difficile à isoler quantitativement.

[Note de vérification : les données chiffrées de la version initiale — part de l'industrie dans le PIB français passant de 16,5 % en 2000 à environ 10 % en 2023 (Banque mondiale), et part des importations européennes d'aluminium passant de 40 % à près de 60 % entre 2012 et 2022 (Eurostat) — n'ont pas pu être confirmées à leur source. Il est recommandé de les vérifier sur les bases de la Banque mondiale et d'Eurostat, ou de les retirer. L'argumentation ne dépend pas de leur précision.]

Plusieurs corps de règles ont contribué à ce mouvement :

1. Le règlement REACH. Le règlement (CE) n° 1907/2006 impose l'enregistrement, l'évaluation et l'autorisation des substances chimiques produites ou importées dans l'Union. Protecteur pour l'environnement et la santé publique, il a substantiellement accru les coûts des industriels européens, incitant certaines productions — composants électroniques, circuits imprimés — soit à investir dans des alternatives coûteuses, soit à se délocaliser.

2. La directive sur les émissions industrielles. La directive 2010/75/UE — depuis révisée par la directive (UE) 2024/1785 — impose des limites strictes aux émissions des installations industrielles. La sidérurgie européenne a dû investir massivement pour s'y conformer, tandis que des concurrents extra-européens produisaient à coût inférieur, en l'absence, pendant longtemps, de mécanisme d'ajustement aux frontières.

3. Les normes sur les énergies renouvelables et la tarification du carbone. Les objectifs de transition énergétique ont alourdi les coûts énergétiques des industries lourdes — aluminium, ciment — favorisant leur délocalisation vers des zones où l'électricité est produite à partir de charbon ou de gaz à bas coût, sans tarification carbone significative. Le résultat peut être une hausse des émissions globales.

Cette première phase, largement passée sous silence, a permis aux Européens de maintenir leur niveau de consommation tout en délocalisant la pollution. Chacun y trouvait son compte : les gouvernements évitaient des conflits sociaux, les entreprises préservaient leurs marges, les consommateurs bénéficiaient de prix bas. L'absence prolongée d'un mécanisme carbone aux frontières a révélé une hypocrisie structurelle : sous couvert de vertu écologique, l'Europe a déplacé ses externalités négatives sans assumer la responsabilité de ses choix de consommation.

Phase 2 : la CSRD, la goutte qui fait déborder le vase ?

Objectif initial et rôle précurseur de l'Europe

La CSRD, dont l'application a débuté en 2024 pour la première vague d'entreprises, succède à la directive NFRD de 2014, jugée insuffisante. Elle élargissait considérablement le champ d'application et poursuivait un double objectif : harmoniser les rapports de durabilité pour les rendre comparables et fiables, en s'appuyant sur les normes européennes (European Sustainability Reporting Standards, ESRS) ; et s'assurer que les entreprises, y compris à travers leurs chaînes d'approvisionnement, respectent des standards environnementaux et sociaux élevés.

Dans sa version initiale, le dispositif visait les entreprises dépassant deux des trois seuils suivants : 250 salariés, 50 millions d'euros de chiffre d'affaires, 25 millions d'euros de total de bilan — soit, selon les estimations, environ 50 000 entreprises européennes, dont près de 6 000 françaises.

L'Europe se positionnait ainsi en précurseur, là où les obligations de reporting ESG restaient largement volontaires et fragmentées ailleurs.

Des contraintes concrètes, particulièrement pour les entreprises moyennes

L'intention est louable ; la mise en œuvre s'est révélée lourde. Trois ordres de difficultés se sont imposés :

  • La collecte de données sur la chaîne d'approvisionnement : émissions des fournisseurs, conditions de travail, impacts sur la biodiversité, ce qui suppose des audits complexes et onéreux pour des structures aux marges réduites ;
  • La mise en conformité des systèmes internes : outils de suivi des émissions de scope 1, 2 et 3, formation des équipes, fiabilisation des données ;
  • La vérification par un tiers accrédité, la CSRD exigeant une assurance externe des rapports de durabilité.

[Note de vérification : les fourchettes de coûts citées dans la version initiale (20 000 à 50 000 € d'audit annuel selon le MEDEF, 10 000 à 30 000 € de logiciel, 15 000 € d'audit selon la DIHK, et un coût de conformité atteignant 0,3 % du chiffre d'affaires selon la Commission européenne) n'ont pas pu être vérifiées à leur source. Il est recommandé de les sourcer précisément ou de les remplacer par des ordres de grandeur non chiffrés. Par ailleurs, le MEDEF est le Mouvement des entreprises de France, et non la « Fédération des Entreprises de France » : la dénomination doit être corrigée.]

La CSRD, miroir de notre hypocrisie

En s'accommodant de la première phase — externaliser la pollution tout en profitant de biens à bas coût — l'Europe a bâti une économie reposant largement sur l'exploitation des ressources et de la main-d'œuvre de pays tiers. La CSRD, en imposant une transparence accrue sur les chaînes d'approvisionnement, renvoyait cette hypocrisie en plein visage. Elle révélait que notre modèle dépend de pratiques que nous condamnons.

Mais comment gérer cette réalité alors que nous avons largement abandonné notre appareil de production ? La désindustrialisation a rendu l'Europe dépendante des importations pour des biens essentiels — des semi-conducteurs aux panneaux solaires — rendant illusoire une relocalisation rapide.

Le reflux : le paquet Omnibus

L'Union européenne a fait machine arrière sur ce point précis.

  • 26 février 2025 : la Commission européenne présente le paquet « Omnibus I », dans un objectif assumé de simplification.
  • Avril 2025 : la directive dite « Stop the clock » (directive (UE) 2025/794) reporte de deux ans les vagues 2 et 3. Elle est transposée en droit français par la loi DDADUE du 30 avril 2025.
  • 16 décembre 2025 : le Parlement européen adopte définitivement le texte.
  • 24 février 2026 : adoption par le Conseil.
  • 26 février 2026 : publication au Journal officiel de l'Union européenne.
  • 18 mars 2026 : entrée en vigueur. La transposition par les États membres est attendue au plus tard le 19 mars 2027 pour le volet CSRD.

Le périmètre a été drastiquement resserré. Les obligations ne s'appliquent qu'aux entreprises dépassant à la fois 1 000 salariés et 450 millions d'euros de chiffre d'affaires net — les critères, auparavant alternatifs, devenant cumulatifs. La Commission estime que cette modification exclut environ 80 % des entreprises initialement concernées. Les PME cotées sortent du périmètre obligatoire. Un mécanisme dit de value chain cap — l'effet « anti-cascade » — interdit aux donneurs d'ordres soumis à la CSRD d'exiger de leurs partenaires de moins de 1 000 salariés des données excédant le référentiel volontaire VSME.

La directive Omnibus I modifie simultanément quatre textes : les directives 2006/43/CE (audit), 2013/34/UE (comptable), 2022/2464 (CSRD) et 2024/1760 (CS3D, dont l'échéance de transposition est reportée). Une clause de revoyure est prévue à l'horizon 2031.

Ce reflux appelle une lecture honnête. On peut y voir un aveu : l'Europe a fixé une ambition qu'elle ne pouvait tenir. On peut aussi y voir une correction de calibrage plutôt qu'un abandon : le cœur du dispositif subsiste pour les grands acteurs, dont l'empreinte est la plus significative. La seconde lecture est la plus exacte, mais la première n'est pas sans fondement : quand une réglementation perd 80 % de son périmètre en trois ans, c'est que son dimensionnement initial n'avait pas été éprouvé.

Phase 3 : éthique et efficacité — où placer le plafond de l'acceptable ?

Comment concilier exigence environnementale et viabilité économique sans sacrifier l'industrie européenne ? Une interrogation plus dérangeante émerge : avons-nous atteint un plafond de l'acceptable ?

Les environnementalistes vont-ils trop loin ?

En poussant pour des mesures comme la CSRD, il s'agissait d'internaliser les coûts environnementaux et sociaux des activités économiques — démarche théoriquement juste. Mais les capacités d'adaptation des acteurs ont-elles été suffisamment prises en compte ? Une entreprise moyenne n'a ni les moyens financiers ni les compétences techniques pour absorber des obligations conçues pour des groupes cotés. En imposant ces contraintes sans accompagnement proportionnel, on risque des fermetures, des pertes d'emplois et, paradoxalement, un ralentissement de la transition : une économie affaiblie dispose de moins de ressources pour investir dans des technologies vertes.

La focalisation sur des objectifs climatiques stricts peut en outre occulter d'autres priorités sociales. Dans des régions industrielles déjà fragilisées, la fermeture d'usines nourrit un ressentiment envers les politiques environnementales — dynamique illustrée en France par le mouvement des Gilets jaunes, déclenché fin 2018 dans le contexte d'une hausse programmée de la fiscalité sur les carburants.

L'histoire du paquet Omnibus donne rétrospectivement du poids à cette critique : le reflux n'est pas venu d'un revirement idéologique, mais du constat que le dispositif n'était pas soutenable pour le tissu économique visé.

La tarification du carbone : une solution encore imparfaite

Le système d'échange de quotas d'émission (SEQE-UE), mis en place dès 2005, fonctionne comme une tarification du carbone pour certains secteurs. Son efficacité a été longtemps limitée pour trois raisons :

  1. Un prix du carbone trop faible pendant les premières années, en raison d'un excédent de quotas, insuffisant pour déclencher les investissements de rupture. Le prix n'a augmenté significativement qu'à partir des réformes de la fin des années 2010.
  2. Les fuites de carbone. Les producteurs européens soumis au SEQE concurrencent des producteurs étrangers qui ne le sont pas. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF ou CBAM), institué par le règlement (UE) 2023/956, vise à corriger ce déséquilibre : après une phase transitoire ouverte en octobre 2023, le régime définitif s'applique à compter de 2026. Son champ demeure toutefois circonscrit à un nombre limité de secteurs — ciment, fer et acier, aluminium, engrais, électricité, hydrogène.
  3. Les inégalités sociales et la résistance politique. Une fiscalité carbone perçue comme injuste, faute d'alternatives accessibles et de compensations, se heurte à un refus politique. L'expérience française de 2018 en a fourni la démonstration.

Vers une approche plus équilibrée

Quatre orientations se dégagent : renforcer et élargir le MACF ; maintenir des obligations allégées mais réelles pour les entreprises moyennes, via des outils mutualisés et gratuits plutôt que par l'exemption pure et simple ; intégrer la dimension sociale, notamment par la redistribution des recettes carbone ; et, surtout, cesser de légiférer sans étude d'impact sérieuse sur la capacité d'absorption des entreprises visées.

Conclusion

La réglementation environnementale illustre le dilemme entre éthique et efficacité. L'hypocrisie de la première phase — externaliser la pollution tout en fermant les yeux sur les importations — ne pouvait être corrigée par une seconde phase risquant d'étouffer le tissu productif.

L'histoire de la CSRD et de son reflux par le paquet Omnibus constitue à cet égard un cas d'école. Elle enseigne moins que « les environnementalistes vont trop loin » que ceci : une norme environnementale dont le périmètre n'a pas été calibré sur la capacité réelle d'exécution des acteurs finit par être abrogée en fait, sinon en droit. Et une norme qui recule perd davantage en crédibilité qu'une norme modeste qui tient.

Renforcer les mécanismes d'ajustement aux frontières, proportionner les obligations à la taille des entreprises dès la conception du texte, et promouvoir une responsabilité partagée entre producteurs et consommateurs : telles sont les conditions pour que l'exigence de durabilité ne se retourne pas contre elle-même.


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